Pourquoi oublie-t-on presque tout ce qu’on lit ?

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En bref

Parce que la mémoire trie. Sans rappel, un souvenir s’efface très vite les premières heures, puis de plus en plus lentement. En 1885, Hermann Ebbinghaus a mesuré cette courbe de l’oubli sur lui-même. Trois choses la ralentissent : comprendre, se tester, espacer.

Tu as sûrement déjà vécu ça. Un article passionnant, lu jusqu’au bout, et une semaine plus tard, impossible d’en ressortir plus d’une idée. Ce n’est pas un problème de concentration ni une mémoire qui flanche. C’est le fonctionnement normal du cerveau, et il a été mesuré il y a près de 140 ans.

Un homme, 2 300 syllabes et une courbe

Au début des années 1880, à Berlin, le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus se lance dans une expérience que personne n’avait tentée, mesurer l’oubli. Pour que le sens des mots ne fausse rien, il fabrique environ 2 300 syllabes qui ne veulent rien dire, une consonne, une voyelle, une consonne, comme « DAX » ou « BOK ». Puis il les apprend lui-même, par listes, jusqu’à pouvoir les réciter sans faute.

Le plus malin est sa façon de mesurer. Au lieu de compter ce qu’il récite encore, il réapprend chaque liste après un certain temps et note combien d’efforts il économise par rapport à la première fois. S’il lui faut deux fois moins de répétitions, c’est qu’il en a gardé la moitié. Il publie ses résultats en 1885 dans Über das Gedächtnis, « De la mémoire ».

La courbe de l’oubli mesurée par Ebbinghausappris : 100 %, 20 min : 58.2 %, 1 h : 44.2 %, 9 h : 35.8 %, 1 j : 33.7 %, 2 j : 27.8 %, 6 j : 25.4 %, 31 j : 21.1 %.0 %25 %50 %75 %100 %appris58 %20 min44 %1 h36 %9 h34 %1 j28 %2 j25 %6 j21 %31 j
Ce qu’Ebbinghaus gardait de ses listes, mesuré par le temps gagné à les réapprendre. L’échelle de temps n’est pas régulière, car l’essentiel de l’oubli se joue dans la première heure.

Le résultat porte un nom, la courbe de l’oubli. Vingt minutes après avoir appris une liste, Ebbinghaus en a déjà perdu 42 %. Au bout d’un jour, les deux tiers. Ensuite, la chute ralentit beaucoup. Après un mois, il lui en reste encore 21 %. L’oubli est brutal au début, puis il s’essouffle.

On aurait pu croire à une bizarrerie d’un seul homme. En 2015, deux chercheurs d’Amsterdam, Jaap Murre et Joeri Dros, ont refait l’expérience avec la même méthode. Leur courbe ressemble beaucoup à celle de 1885.

Pourquoi le cerveau jette

L’oubli a l’air d’un défaut. C’est plutôt un tri. En 1991, les psychologues John Anderson et Lael Schooler ont comparé la mémoire avec la façon dont les mots reviennent dans la vie réelle, dans les titres du New York Times, dans ce que les parents disent aux jeunes enfants, dans des boîtes mail. Un mot qui vient d’apparaître a de bonnes chances de revenir bientôt. Un mot absent depuis longtemps en a beaucoup moins. Et cette probabilité baisse avec le temps de la même façon que la mémoire.

Autrement dit, ta mémoire fait un pari. Ce que tu n’as pas croisé depuis longtemps a peu de chances de te servir, alors elle le laisse filer. Ce qui revient, elle le garde. C’est exactement ce mécanisme que les révisions vont utiliser.

Ce qui ralentit l’oubli

La courbe d’Ebbinghaus est celle du pire cas, des syllabes sans aucun sens, apprises d’une traite. Trois choses la rendent beaucoup moins raide.

Comprendre

Ebbinghaus l’avait remarqué lui-même, des strophes du Don Juan de Byron lui demandaient bien moins de répétitions que ses syllabes. Ce qui a du sens s’accroche à ce qu’on sait déjà. Un fait relié à une cause, à une conséquence, à une comparaison a une place, et c’est cette place qu’on retrouve. C’est pour ça que chaque article de Bahouais remonte aux causes plutôt que d’aligner des faits.

Se tester

Chercher une réponse dans sa mémoire la renforce bien plus que la relire. C’est tout l’objet de la deuxième question de la méthode.

Espacer

Chaque rappel ramène le souvenir en haut de la courbe et, surtout, la rend moins raide. Le rappel suivant peut donc attendre plus longtemps. Choisis un nombre de révisions pour voir la différence.

Nombre de révisions dans le mois
Probabilité de se souvenir au fil d’un mois, selon le nombre de révisions0 %50 %90 %100 %J0J1J3J8J14J21J31

Sans révision, au bout d’un mois, il te reste environ 35 % de chances de t’en souvenir.Avec 1 révision (J1), au bout d’un mois, il te reste environ 55 % de chances de t’en souvenir.Avec 2 révisions (J1, J3), au bout d’un mois, il te reste environ 76 % de chances de t’en souvenir.Avec 3 révisions (J1, J3, J8), au bout d’un mois, il te reste environ 91 % de chances de t’en souvenir.Avec 4 révisions (J1, J3, J8, J21), au bout d’un mois, il te reste environ 99 % de chances de t’en souvenir.

Schéma simplifié, d’après la courbe d’oubli utilisée par l’algorithme FSRS. Chaque révision ramène le souvenir à 100 % et triple le temps qu’il met à redescendre à 90 % (ligne pointillée).

Sans révision, un mois plus tard, il ne reste qu’une chance sur trois de te souvenir. Avec quatre rappels bien placés, le lendemain puis à trois, huit et vingt et un jours, tu es presque sûr de t’en souvenir. Le tout pour quelques secondes à chaque fois. La suite est dans la troisième question de la méthode.

Dernier allié, plus discret, le sommeil. Dès 1924, John Jenkins et Karl Dallenbach ont montré que des syllabes apprises juste avant de dormir s’oubliaient moins que celles apprises avant une journée éveillée. Le cerveau consolide pendant la nuit une partie de ce qu’il a rencontré dans la journée.

Ce que fait Bahouais

Chaque article de Bahouais se termine par quelques cartes, une question au recto, sa réponse en une phrase au verso. Tu peux t’entraîner tout de suite, et si tu les gardes, Bahouais te les repose au moment où ta mémoire commence à lâcher. Juste avant l’oubli, pas après.

Sources

  1. Hermann Ebbinghaus, Über das Gedächtnis (Memory: A Contribution to Experimental Psychology), Duncker & Humblot, traduction anglaise de 1913, 1885.
  2. Jaap M. J. Murre et Joeri Dros, Replication and Analysis of Ebbinghaus’ Forgetting Curve, PLOS ONE, 2015.
  3. John R. Anderson et Lael J. Schooler, Reflections of the Environment in Memory, Psychological Science, 1991.
  4. John G. Jenkins et Karl M. Dallenbach, Obliviscence during Sleep and Waking, The American Journal of Psychology, 1924.

Le plus simple, c’est d’essayer

Chaque article se termine par ses cartes. Lis une question, réponds de tête, garde les cartes. Bahouais te les reposera juste avant que tu les oublies.