Comment a commencé la Première Guerre mondiale ?

En bref
Par l'assassinat de l'héritier d'Autriche-Hongrie à Sarajevo, le 28 juin 1914. L'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, attaque alors la Serbie. En cinq semaines, l'engrenage entraîne sept pays dans la guerre.
Le 28 juin 1914, vers 11 heures, une voiture décapotable se trompe de rue à Sarajevo. À l'arrière sont assis l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie, et sa femme Sophie. Personne n'a prévenu le chauffeur que l'itinéraire avait changé. Il s'arrête pour faire demi-tour, juste devant un jeune homme de 19 ans, Gavrilo Princip. Princip tire deux fois. Le couple meurt dans le quart d'heure.
Trente-sept jours après, sept pays d'Europe sont entrés dans ce qu'on appellera la guerre de 14-18. Entre les deux, il y a cinq semaines de décisions prises à Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Paris et Londres.
Qui a tiré et pourquoi ?
Princip n'est pas seul. Ils sont six à guetter le cortège ce matin-là, presque tous des Serbes de Bosnie, et le plus jeune a 17 ans. Moins d'une heure plus tôt, l'un d'eux a lancé une bombe. Elle a rebondi sur la voiture de l'archiduc et blessé les passagers de celle qui suivait. C'est pour aller voir ces blessés à l'hôpital que le cortège a changé de route.
La Bosnie appartient à l'Autriche-Hongrie, qui l'a annexée en 1908. Ces jeunes gens rêvent de la rattacher à la Serbie voisine, pour réunir les Slaves du Sud dans un même pays. Leurs pistolets et leurs bombes viennent de la Main noire, une société secrète d'officiers serbes dirigée par le chef du renseignement militaire, le colonel Dragutin Dimitrijević. Aucun document ne prouve en revanche que le gouvernement serbe a commandé l'attentat.
La date n'arrange rien. Le 28 juin, les Serbes fêtent le Vidovdan et commémorent la bataille du Kosovo, perdue contre les Ottomans en 1389. Pour les nationalistes, une visite de l'héritier ce jour-là sonne comme une provocation.
Pour Vienne, l'occasion d'en finir avec la Serbie
L'Autriche-Hongrie est un empire d'une dizaine de peuples, des Allemands et des Hongrois aux Tchèques, aux Croates ou aux Serbes. Une Serbie forte, qui attire les Slaves du Sud de l'empire, menace de le faire éclater. Or elle a presque doublé de taille après deux guerres dans les Balkans, en 1912 et 1913.
Le chef d'état-major de l'armée austro-hongroise, Franz Conrad von Hötzendorf, réclame depuis des années une guerre pour l'écraser. L'homme qui le freinait le plus s'appelait François-Ferdinand. En 1913 encore, l'archiduc pressait le ministre des Affaires étrangères de ne jamais écouter Conrad. Sa mort supprime ce frein et fournit un prétexte.
Vienne ne veut pas y aller seule. Le 5 juillet, une lettre de l'empereur François-Joseph arrive à Berlin. Guillaume II promet aussitôt le soutien total de l'Allemagne, même si la Russie s'en mêle. Son chancelier, Theobald von Bethmann Hollweg, le confirme le lendemain. Les historiens appellent cette promesse le « chèque en blanc ». L'Autriche-Hongrie peut y écrire la somme qu'elle veut.
Berlin a ses raisons. Le chef d'état-major allemand, Helmuth von Moltke, répète depuis des mois qu'une guerre vaut mieux tôt que tard. La Russie modernise son armée et ses chemins de fer. Dans quelques années, pense-t-il, elle sera trop forte.
Un ultimatum écrit pour être refusé
Vienne choisit son moment. Le président français, Raymond Poincaré, est en visite officielle en Russie. L'Autriche-Hongrie attend qu'il soit reparti en bateau, pour que Paris et Saint-Pétersbourg ne puissent pas se concerter de vive voix. Le 23 juillet à 18 heures, son représentant à Belgrade remet un ultimatum au gouvernement serbe. La Serbie a 48 heures pour accepter dix exigences.
La sixième est la plus dure. Elle demande que des fonctionnaires austro-hongrois participent à l'enquête sur le sol serbe. Pour un pays indépendant, c'est laisser une puissance étrangère faire la police chez lui.
Le 25 juillet, juste avant l'heure limite, la Serbie répond. Elle accepte presque tout, refuse le point 6 et en nuance plusieurs autres. Le même jour, elle mobilise son armée. Vienne rompt aussitôt les relations diplomatiques.
En lisant la réponse serbe, Guillaume II note en marge qu'elle retire toute raison de faire la guerre. À Vienne, la décision est déjà prise. Le 28 juillet, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie par un simple télégramme. La nuit suivante, ses navires bombardent Belgrade depuis le fleuve.
En une semaine, la guerre locale devient européenne
La Russie se voit comme la protectrice des Slaves des Balkans. En 1908, lors de l'annexion de la Bosnie, elle avait dû céder face à Vienne et à Berlin. Elle refuse de reculer une deuxième fois. Le 30 juillet, le tsar Nicolas II ordonne la mobilisation générale de son armée.
En 1914, mobiliser veut dire rappeler des millions de réservistes et les envoyer par train vers les frontières, selon des horaires réglés des années à l'avance. En France, il faudra 10 000 trains entre le 1er et le 15 août. Celui qui commence en retard risque d'être attaqué avant d'être prêt. Pour les états-majors, la mobilisation du voisin ressemble donc déjà à une déclaration de guerre.
L'Allemagne somme la Russie d'arrêter sous douze heures. Elle n'obtient rien, et le 1er août, elle lui déclare la guerre. Le même jour, Guillaume II demande à Moltke s'il peut lancer toute l'armée contre la seule Russie. Moltke répond que c'est impossible, parce que le déploiement est réglé depuis longtemps et qu'il commence par la France.
Ce plan, imaginé en 1905 par le général Alfred von Schlieffen puis retouché par Moltke, part d'un calcul. L'Allemagne ne peut pas se battre à fond sur deux fronts à la fois. Elle doit donc battre la France en quelques semaines, puis se retourner contre la Russie, plus lente à mobiliser. Depuis 1913, l'armée allemande n'a même plus d'autre plan de déploiement.
La France est l'alliée de la Russie depuis 1892. Elle mobilise elle aussi le 1er août, alors qu'elle avait fait reculer ses troupes à dix kilomètres de la frontière pour éviter le moindre incident. La veille au soir, à Paris, un nationaliste a tué Jean Jaurès dans un café. Le chef des socialistes se battait depuis des années contre la guerre.
Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Pour se justifier, elle accuse des avions français d'avoir bombardé une voie ferrée près de Nuremberg. Ce bombardement n'a jamais eu lieu.
La Belgique fait basculer le Royaume-Uni
Pour battre la France vite, le plan allemand évite les forteresses françaises de l'Est. Il passe par le nord, à travers la Belgique, un pays neutre. Le 2 août, Berlin demande au roi Albert Ier de Belgique de laisser passer ses troupes. Il refuse. Le 4 août au matin, l'armée allemande entre en Belgique.
Le Royaume-Uni, lui, n'avait signé aucune alliance militaire avec la France. L'Entente cordiale de 1904 réglait surtout des disputes coloniales, et le gouvernement britannique était divisé sur la guerre. Mais Londres garantissait par traité, depuis 1839, la neutralité de la Belgique. Il ne voulait pas non plus voir l'armée allemande s'installer sur la côte d'en face. Le 4 août, il envoie à Berlin un ultimatum qui expire à minuit, heure allemande. Le Royaume-Uni est en guerre.
Ce jour-là, le chancelier Bethmann Hollweg reproche à l'ambassadeur britannique de faire la guerre pour « un chiffon de papier », le traité de 1839. Les Britanniques imprimeront la formule sur leurs affiches de recrutement.
4 août
37 jours après l’attentat
La Belgique envahie, le Royaume-Uni en guerre
L’armée allemande passe par la Belgique pour contourner les défenses françaises. Le soir même, Londres lui déclare la guerre.
- Empires centraux
- Alliés
- Agit ce jour-là
- Déclaration de guerre
- Soutien promis
Les cinq semaines, étape par étape
| Date | Ce qui se passe |
|---|---|
| 28 juin | Attentat à Sarajevo. Gavrilo Princip, 19 ans, tue l’héritier de l’Autriche-Hongrie et sa femme. Les conjurés ont été armés en Serbie. |
| 5 juillet | Le chèque en blanc. L’Allemagne promet à l’Autriche-Hongrie son soutien total contre la Serbie, même si la Russie s’en mêle. |
| 23 juillet | L’ultimatum. Vienne donne 48 heures à la Serbie pour accepter dix exigences, dont une enquête austro-hongroise sur son sol. |
| 25 juillet | La Serbie dit presque oui. Elle accepte presque tout, sauf cette enquête. Vienne rompt et les deux pays mobilisent. La Russie choisit de soutenir la Serbie. |
| 28 juillet | Première déclaration de guerre. L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Belgrade est bombardée dans la nuit. |
| 30 juillet | La Russie mobilise. Pour ne pas lâcher la Serbie, le tsar Nicolas II ordonne la mobilisation générale de l’armée russe. |
| 1er août | L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Pour Berlin, une Russie qui mobilise, c’est déjà la guerre. Le même jour, l’Allemagne et la France mobilisent. |
| 3 août | L’Allemagne déclare la guerre à la France. Son plan prévoit de battre la France d’abord. L’Italie, pourtant alliée de Berlin et de Vienne, se déclare neutre. |
| 4 août | La Belgique envahie, le Royaume-Uni en guerre. L’armée allemande passe par la Belgique pour contourner les défenses françaises. Le soir même, Londres lui déclare la guerre. |
Les alliances n'expliquent pas tout
On résume souvent le déclenchement de la guerre à une chute de dominos, où les alliances auraient entraîné tout le monde mécaniquement. L'Italie montre que c'est faux. Elle était l'alliée de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie depuis 1882, dans la Triple Alliance. Le 3 août, elle se déclare neutre. Elle explique que l'alliance était défensive, et que c'est l'Autriche-Hongrie qui a attaqué. C'est le même principe qu'aujourd'hui avec l'article 5 de l'OTAN, qui ne joue que si un membre est attaqué.
En mai 1915, l'Italie entre bien en guerre, mais dans l'autre camp. Les Alliés lui ont promis des territoires de l'Autriche-Hongrie. Le Royaume-Uni, de son côté, n'avait rien signé qui l'oblige à défendre la France.
Chaque étape de l'été 1914 a donc été une décision, prise par une poignée de dirigeants. Quelle part revient à chacun dans les causes de la guerre ? Les historiens se disputent depuis plus d'un siècle. En 1919, le traité de Versailles fait porter la responsabilité de la guerre à l'Allemagne et à ses alliés. En 1961, l'historien allemand Fritz Fischer soutient que l'Allemagne a cherché la guerre pour devenir une puissance mondiale. En 2012, l'historien australien Christopher Clark répartit davantage les torts. Dans Les Somnambules, il décrit des dirigeants qui avancent tous vers la guerre sans mesurer ce qu'ils déclenchent.
Pas vraiment la fleur au fusil
Le 1er août, en milieu d'après-midi, le tocsin sonne dans les villages de France. Les habitants découvrent l'affiche de la mobilisation générale. On imagine souvent des soldats partis « la fleur au fusil », pressés d'en découdre. L'historien Jean-Jacques Becker a lu les rapports que les instituteurs ont écrits sur l'humeur de leur commune. Il y trouve d'abord de la stupeur, puis de la résolution. Les hommes partent parce qu'il faut défendre le pays, rarement avec joie. La plupart croient à une guerre courte. Elle durera plus de quatre ans.
Au musée de l'Armée, à Paris, on peut voir l'une de ces affiches. Elle avait été imprimée en 1904, dix ans plus tôt. Il ne restait qu'à y écrire la date à la main, « dimanche 2 août 1914 ».
Sources
9
- Christopher Clark, Les Somnambules. Été 1914 : comment l'Europe a marché vers la guerre, Flammarion, 2013.
- Jean-Jacques Becker, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.
- Hérodote, 28 juin 1914, assassinat d'un archiduc à Sarajevo.
- Hérodote, 23 juillet 1914, ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie.
- Habsburger.net, The ultimatum (en anglais).
- Brigham Young University, The Serbian Response to the Austro-Hungarian Ultimatum, texte intégral de la réponse serbe (en anglais).
- Office of the Historian (États-Unis), note de l'ambassade d'Italie sur sa neutralité, 4 août 1914 (en anglais).
- Wikipédia, Aircraft of Nuremberg, sur le faux bombardement invoqué le 3 août 1914 (en anglais).
- Musée de l'Armée, L'affiche de mobilisation, 1914, fiche pour les enseignants.



