Comment la Chine a-t-elle autant changé depuis Mao ?

10 min de lecture

Deng Xiaoping et le président américain Jimmy Carter à la Maison-Blanche, le 29 janvier 1979

En bref

En s'ouvrant au marché et au commerce mondial à partir de 1978, sous Deng Xiaoping, sans lâcher le parti unique. Depuis, la richesse par habitant a été multipliée par 35 et l'extrême pauvreté a pratiquement disparu.

Une nuit de la fin de novembre 1978, les chefs de 18 familles se serrent dans une petite maison de Xiaogang, un village pauvre de l'est de la Chine. Ils signent un contrat secret de leur sceau ou d'une empreinte de doigt à l'encre rouge. Ils se partagent les champs du village, que la loi oblige à cultiver en commun. Chaque famille livrera sa part à l'État et gardera le reste. Le texte prévoit aussi le pire. Si les responsables du village finissent en prison ou exécutés, les autres promettent d'élever leurs enfants jusqu'à 18 ans.

L'année suivante, Xiaogang récolte plus de 60 tonnes de céréales, trois à quatre fois plus que d'habitude.

En 1978, la Chine abrite 22 % de l'humanité et produit moins de 2 % de la richesse mondiale. En 2025, elle en produit plus de 16 %, ce qui en fait la deuxième économie de la planète derrière les États-Unis. Entre les deux, le pays a étendu à tout son territoire l'idée des paysans de Xiaogang, laisser chacun profiter de ce qu'il produit. Le Parti communiste, lui, n'a jamais partagé le pouvoir.

Sous Mao, des campagnes qui affament le pays

Le 1er octobre 1949, après avoir gagné la guerre civile, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine. Le Parti communiste prend les terres des grands propriétaires et les donne aux paysans. Quelques années plus tard, il les regroupe en coopératives, sur le modèle de l'Union soviétique.

En 1958, Mao lance le Grand Bond en avant. Il veut dépasser la production d'acier du Royaume-Uni en quinze ans. Les paysans sont réunis dans d'immenses communes populaires, où tout le monde mange à la cantine. Des millions d'entre eux fondent leurs casseroles dans de petits fourneaux de fortune, pour un acier souvent inutilisable. Les cadres locaux ont peur d'être punis, alors ils annoncent des récoltes imaginaires. L'État prélève sa part sur ces faux chiffres et laisse les campagnes sans grain.

La famine dure de 1959 à 1961. Le nombre de morts n'a jamais été établi. Le journaliste chinois Yang Jisheng l'estime à 36 millions, l'historien néerlandais Frank Dikötter à au moins 45 millions. Les démographes, qui partent des recensements, arrivent plutôt à 20 ou 30 millions. En 1960, l'espérance de vie d'un Chinois à la naissance tombe à 33 ans, d'après la Banque mondiale.

En 1966, Mao lance la Révolution culturelle contre les « ennemis de classe » qu'il voit jusque dans le Parti. Des bandes de lycéens et d'étudiants, les Gardes rouges, s'en prennent à leurs professeurs et aux cadres. Ils les humilient en public et les frappent, parfois jusqu'à la mort. Les universités ferment pendant des années. Jusqu'à la fin des années 1970, environ 17 millions de jeunes citadins sont envoyés travailler à la campagne. Les estimations les plus citées vont d'un à deux millions de morts. Un vétéran du Parti, Deng Xiaoping, est chassé de ses fonctions et envoyé dans une usine de tracteurs du Jiangxi.

L'époque de Mao a aussi ses progrès. Entre 1965 et 1976, l'espérance de vie passe de 53 à 61 ans. Les vaccinations de masse y sont pour beaucoup, tout comme les « médecins aux pieds nus », des paysans formés aux soins de base. Mais à la mort de Mao, en septembre 1976, un Chinois produit en moyenne 60 fois moins de richesse qu'un Français.

Deng Xiaoping change l'économie, pas le régime

Un mois après la mort de Mao, la « bande des Quatre » est arrêtée. Ce sont ses proches les plus radicaux, dont sa veuve. Deng Xiaoping revient au pouvoir et prend le dessus en deux ans sur le successeur désigné, Hua Guofeng. En décembre 1978, le Parti adopte sa ligne, « réforme et ouverture ». Un mois plus tard, Deng est le premier dirigeant de la Chine communiste à se rendre aux États-Unis, qui viennent de reconnaître Pékin. Au Texas, il assiste à un rodéo coiffé d'un chapeau de cow-boy.

Deng ne prendra jamais le titre de chef du Parti ni celui de chef de l'État. Il dirige pourtant le pays jusqu'au début des années 1990.

Deng se méfie des dogmes. En 1962 déjà, il disait que peu importe la couleur du chat, du moment qu'il attrape les souris. Sa méthode consiste à laisser faire des expériences, puis à étendre celles qui marchent. L'idée de Xiaogang devient la règle. En 1984, presque toutes les familles paysannes cultivent leur propre parcelle. Elles livrent un quota à l'État et vendent le reste au marché. Entre 1978 et 1984, la récolte de céréales du pays passe de 305 à 407 millions de tonnes, un tiers de plus en six ans.

En 1980, quatre villes du sud deviennent des « zones économiques spéciales ». Les entreprises étrangères ont le droit de s'y installer, avec moins d'impôts et moins de règles qu'ailleurs. La plus connue est Shenzhen, juste en face de Hong Kong, alors colonie britannique. Elle comptait environ 310 000 habitants avant de devenir une zone spéciale. Elle en a près de 18 millions aujourd'hui.

Les réformes enrichissent vite une partie du pays. Elles apportent aussi l'inflation et la corruption. Au printemps 1989, des étudiants occupent la place Tiananmen, au centre de Pékin. Ils réclament plus de libertés et la fin des privilèges des dirigeants. Des ouvriers les rejoignent, et le mouvement gagne des dizaines de villes. Dans la nuit du 3 au 4 juin, Deng et les dirigeants du Parti envoient l'armée. Les soldats tirent sur la foule dans les avenues qui mènent à la place. Le gouvernement a annoncé environ 200 civils tués. D'autres estimations dépassent 2 000 morts, et le bilan exact n'est toujours pas connu. En Chine, le sujet reste censuré.

La ligne est fixée pour les décennies suivantes. L'économie peut s'ouvrir, le pouvoir du Parti non. En 1992, Deng a 87 ans. Il part en tournée dans le sud du pays pour relancer les réformes freinées depuis Tiananmen. En octobre, le Parti adopte l'« économie socialiste de marché ».

Trente ans à 10 % par an

Les successeurs de Deng, Jiang Zemin (1989-2002) puis Hu Jintao (2002-2012), gardent le même cap. À la fin des années 1990, le Premier ministre Zhu Rongji ferme, vend ou fusionne des milliers d'entreprises d'État qui perdent de l'argent. Au moins 30 millions d'ouvriers perdent leur emploi.

Le 11 décembre 2001, la Chine entre dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Ses usines vendent désormais dans le monde entier avec des droits de douane réduits. Les marques étrangères y font fabriquer des vêtements et des jouets, puis des ordinateurs et des téléphones. En 2009, la Chine devient le premier exportateur du monde, devant l'Allemagne. En 2010, elle dépasse le Japon et devient la deuxième économie de la planète. De 1980 à 2010, sa croissance est de 10 % par an en moyenne.

Les bras viennent des campagnes. En 2025, la Chine compte 301 millions de « travailleurs migrants », des ruraux partis travailler en ville. Ils restent rattachés à leur village par le hukou, un livret de résidence créé en 1958. Sans le hukou de la ville où ils travaillent, ils ont plus de mal à y faire soigner leur famille et à y scolariser leurs enfants. Depuis 2019, les villes de moins de 3 millions d'habitants l'accordent presque sans condition. Les plus grandes, comme Pékin ou Shanghai, restent difficiles d'accès. Des millions d'enfants grandissent donc au village, chez leurs grands-parents.

En 1981, 97 % des Chinois vivaient avec moins de 3 dollars par jour, en pouvoir d'achat de 2021. En 2019, il n'y en a pratiquement plus, d'après la Banque mondiale. Dans un rapport de 2022, elle compte près de 800 millions de Chinois sortis de l'extrême pauvreté en quarante ans de réformes. Ce sont près des trois quarts du recul de l'extrême pauvreté dans le monde sur la même période. Entre 1978 et 2025, la richesse produite par habitant a été multipliée par 35, inflation déduite. Pour 100 € produits par un Français, un Chinois en produisait moins de 2 en 1978, et 35 en 2025.

2025

Xi Jinping au pouvoir

Richesse par habitanten % de celle d’un Français

35 %en 2025

Extrême pauvretépart des Chinois sous 3 $ par jour

0 %en 2022

Espérance de vieà la naissance

78 ansen 2024

Enfants par femmeen moyenne

1,0en 2024

Les chiffres, année par année
AnnéeRichesse par habitantExtrême pauvretéEspérance de vieEnfants par femme
19602,2 %33 ans4,5
19651,7 %53 ans6,6
19701,7 %57 ans6,1
19761,6 %61 ans3,2
19781,8 %63 ans2,7
19812,0 %97 %65 ans2,8
19842,5 %91 %66 ans2,6
19903,3 %83 %68 ans2,5
19965,7 %63 %71 ans1,6
20027,7 %48 %73 ans1,6
200813 %26 %75 ans1,7
201219 %13 %76 ans1,8
201624 %2,1 %77 ans1,8
202030 %0 %78 ans1,2
202230 %0 %78 ans1,0
202433 %78 ans1,0
202535 %
D’après la Banque mondiale (octobre 2026). La richesse est le PIB par habitant en dollars de 2015, inflation déduite. La pauvreté se mesure par enquêtes, tous les trois ans jusqu’en 2010.

Cette croissance s'est faite au charbon. La Chine brûle aujourd'hui plus de la moitié du charbon consommé dans le monde. Elle est devenue le premier émetteur de CO2 en 2006, et elle a produit près d'un tiers des émissions mondiales en 2024. C'est aussi elle qui fabrique plus de 80 % des panneaux solaires de la planète.

Avec Xi Jinping, plus de puissance et plus de contrôle

Xi Jinping prend la tête du Parti en novembre 2012. Il lance aussitôt une campagne contre la corruption. En dix ans, la commission de discipline du Parti enquête sur plus de 4,6 millions de personnes, dont 553 hauts responsables. Ses critiques y voient aussi un moyen d'écarter des rivaux.

Après Mao, le Parti s'était donné des règles pour éviter qu'un seul homme garde le pouvoir trop longtemps. Le président ne pouvait faire que deux mandats de cinq ans. En 2018, Xi fait supprimer cette limite. En 2022, il obtient un troisième mandat à la tête du Parti, une première depuis Mao.

Le contrôle se durcit. Dans le Xinjiang, à l'ouest du pays, plus d'un million de Ouïghours et d'autres musulmans auraient été enfermés dans des camps. Un comité de l'ONU a jugé ces estimations crédibles en 2018. En 2022, le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme écrit que ces détentions pourraient constituer des crimes contre l'humanité. Pékin parle de centres de formation contre l'extrémisme. À Hong Kong, une loi sur la sécurité nationale entre en vigueur en 2020. Des dizaines d'opposants sont arrêtés. Le principal journal d'opposition, Apple Daily, ferme l'année suivante.

Pendant l'épidémie de Covid, la politique « zéro Covid » confine des villes entières, comme Shanghai et ses 25 millions d'habitants au printemps 2022. Elle est abandonnée en décembre de la même année, après des manifestations dans plusieurs grandes villes.

L'économie ralentit. La croissance est passée à 5 % par an en 2024 et en 2025. L'immobilier, qui pesait autour d'un quart de l'économie avec la construction, entre en crise en 2021. Le promoteur Evergrande, qui devait plus de 300 milliards de dollars, est mis en liquidation par un tribunal de Hong Kong en janvier 2024. En juin 2023, 21,3 % des jeunes citadins de 16 à 24 ans sont au chômage. En août, le bureau des statistiques arrête de publier ce chiffre. Il le reprend en janvier 2024, avec une méthode qui ne compte plus les étudiants.

Une population qui baisse déjà

En 1980, le Parti limite la plupart des familles à un seul enfant. La règle est imposée par des amendes, et souvent par des avortements et des stérilisations forcés. Beaucoup de familles veulent un fils, et avec l'échographie, les avortements de filles se multiplient. Au recensement de 2020, la Chine compte 35 millions d'hommes de plus que de femmes.

On attribue souvent la chute des naissances à cette seule politique. Elle avait pourtant commencé avant. En 1970, une Chinoise avait en moyenne six enfants. En 1979, juste avant l'enfant unique, elle en avait déjà moins de trois. Entre-temps, une campagne avait poussé les couples à se marier tard et à espacer les naissances.

Le Parti autorise deux enfants par famille en 2016, puis trois en 2021. Les naissances continuent de baisser. En 2023, la fécondité tombe à un enfant par femme, l'une des plus basses du monde. Il en faudrait 2,1 pour que chaque génération remplace la précédente. En 2025, il naît 7,9 millions de bébés en Chine et il meurt 11,3 millions de personnes. La population baisse pour la quatrième année de suite. D'après l'ONU, l'Inde est devenue en 2023 le pays le plus peuplé du monde.

Au musée, 1978 oui, 1989 non

Le contrat de Xiaogang et ses empreintes rouges sont aujourd'hui exposés au Musée national de Chine, à Pékin. Le bâtiment borde la place Tiananmen. Quand il a rouvert en 2011, après des années de travaux, sa grande exposition sur l'histoire du pays racontait les réformes de 1978. Elle ne disait rien du printemps 1989, sur la même place.

Sources

15
  1. Banque mondiale, données sur la Chine : PIB, PIB par habitant en dollars constants de 2015, espérance de vie, fécondité, pauvreté à 3 dollars par jour (mise à jour d'octobre 2026).
  2. Banque mondiale et Centre de recherche sur le développement du Conseil d'État chinois, Four Decades of Poverty Reduction in China, 2022 (en anglais).
  3. The World of Chinese, The Xiaogang Experiment, 2020 (en anglais).
  4. Yang Jisheng, Stèles. La Grande Famine en Chine, 1958-1961, Seuil, 2012 ; Frank Dikötter, Mao's Great Famine, Bloomsbury, 2010.
  5. Gouvernement chinois, livre blanc sur la question des céréales, 1996 (en anglais).
  6. Caixin, Residency Restrictions to Be Scrapped in Many of China's Cities, 2019, sur le hukou (en anglais) ; Wikipédia, Shenzhen Special Economic Zone (en anglais).
  7. The China Project, No, 10,000 were not killed in China's 1989 Tiananmen crackdown, 2017, sur les estimations du bilan (en anglais).
  8. NPR, Zhu Rongji, who drove China's 1990s economic reforms, has died at 97, août 2026 (en anglais).
  9. Our World in Data, CO2 emissions, China (en anglais) ; Agence internationale de l'énergie, Solar PV Global Supply Chains, 2022 (en anglais).
  10. Caixin, China's graft watchdog says 4.6 million investigated for corruption since 2012, 2022 (en anglais).
  11. Amnesty International, anniversaire du rapport de l'ONU sur le Xinjiang, 2023 (en anglais).
  12. Hong Kong Free Press, Evergrande mis en liquidation, 2024, et arrêt des chiffres du chômage des jeunes, 2023 (en anglais).
  13. Bureau national des statistiques de Chine, recensement de 2020 (en anglais) ; Caixin, population et naissances en 2025, 2026 (en anglais).
  14. ABC13 Houston, la visite de Deng Xiaoping au Texas en 1979 (en anglais).
  15. National Geographic, Mega-Museum Opens in China, 2011 (en anglais).

Mis à jour le

Ce qu’il faut retenir

13 cartes

Répondre de tête, puis retourner la carte. C’est l’effort de se souvenir qui fait retenir. Pourquoi ?

  1. Comment la Chine a-t-elle autant changé depuis Mao ?

    En s'ouvrant au marché et au monde.

  2. En Chine, quelle catastrophe de dizaines de millions de morts provoque le Grand Bond en avant ?

    Une famine.

    Relire le passage
  3. Pendant le Grand Bond en avant, pourquoi l'État chinois laisse-t-il les campagnes sans grain ?

    Il prélève sa part sur des récoltes gonflées par les cadres.

    Relire le passage
  4. Quelle idée, testée en secret par des paysans chinois en 1978, gagne ensuite tout le pays ?

    Chaque famille cultive sa parcelle et garde le surplus.

    Relire le passage
  5. Quel dirigeant lance en 1978 la politique chinoise de « réforme et ouverture » ?

    Deng Xiaoping.

    Relire le passage
  6. À quoi servent les « zones économiques spéciales » créées par la Chine en 1980 ?

    À attirer les entreprises étrangères.

    Relire le passage
  7. Comment le pouvoir chinois met-il fin aux manifestations de la place Tiananmen, en 1989 ?

    En envoyant l'armée tirer sur la foule.

    Relire le passage
  8. Pourquoi l'entrée de la Chine dans l'OMC, en 2001, fait-elle bondir ses exportations ?

    Ses usines vendent partout avec des droits de douane réduits.

    Relire le passage
  9. En 2025, pourquoi un migrant chinois a-t-il du mal à scolariser ses enfants à Pékin ?

    Son hukou, un livret de résidence, le rattache à son village.

    Relire le passage
  10. Selon la Banque mondiale, combien de Chinois sont sortis de l'extrême pauvreté en quarante ans de réformes ?

    Près de 800 millions.

    Relire le passage
  11. En 2018, quelle règle sur la présidence chinoise Xi Jinping fait-il supprimer ?

    La limite de deux mandats.

    Relire le passage
  12. Selon l'ONU, quel peuple musulman la Chine aurait-elle enfermé en masse dans des camps ?

    Les Ouïghours.

    Relire le passage
  13. En Chine, l'enfant unique date de 1980. En quelle décennie la fécondité chute-t-elle le plus ?

    Dans les années 1970.

    Relire le passage